dimanche, 06 avril 2008
La grue et le boulet
Ils étaient tous là, apparemment. Je ne reconnaissais personne. Certains avaient une barbe, ce qui compliquait singulièrement la tâche pour les reconnaître, après toutes ces années. Dix-huit pour être exacte. Je cherchai du regard F., mon premier et sans doute dernier béguin masculin. Je ne le vis pas. Pas tout de suite en tout cas.
Je me retournai et dis à mon voisin de derrière:
- Je ne te reconnais pas !
- A ton avis, à qui je ressemble?
- ...
- Regarde la couleur de ma peau?
- Ahhh, tu es H. !! Qu'est ce que tu fais alors maintenant?
- Je travaille dans la boucherie.
- La boucherie? Ah bon.
J'étais persuadée de l'avoir vu apprenti boulanger il y a quelques années.
Le prof demanda à un certain Christophe de parler. Ce n'était plus le même prof que tout à l'heure. Tout à l'heure c'était Mme P., la formidable prof d'histoire-géographie qu'on avait eue en cinquième. Elle n'avait pas changé d'un iota d'ailleurs. Bizarre, mais tant mieux pour elle. Ce prof-ci était Black, à lunettes, et je ne me souvenais pas d'avoir eu affaire à lui au collège. Il ressemblait vaguement à un prof que j'avais eu en DESS mais c'est tout.
- Chistophe qui? A. ou S. ?
- Ca peut être que A, Christophe S. est mort.
- Ah bon??
- Oui il a fait un malaise cardiaque, les pompiers n'ont rien pu faire pour lui.
- Merde.
Je n'eus pas le temps de me remettre de mon émotion, que le prof appela mon nom.
- Mlle Esther Nuement!
- Oui, c'est moi, dis-je en levant la main.
- Alors Mlle Nuement, que faites-vous dans la vie ?
- Je travaille dans la finance.
Lorsque je précisai dans quelle entreprise exactement, des "ouahhh" d'admiration se firent entendre dans la classe. Mes anciens camarades avaient l'air épatés, visiblement.
- C'est bien ça, Mlle Nuement, mais ça ne laisse pas beaucoup le temps de faire des enfants?
- C'est pas grave.
- Il faut vous dépêcher, s'il faut en faire deux.
- Ca ne m'intéresse pas pour l'instant.
Deux? Pourquoi avait-il dit deux? Je me dis qu'il parlait du renouvellement des générations, et je me dis aussi qu'il se trompait, qu'il fallait que j'en fasse plus de deux pour le renouvellement des générations, je crois que c'est 2,1. Ceci dit, non il avait raison pour un cas de figure, c'est si je suis célibataire, effectivement, je n'en ai besoin que de deux pour assurer ce renouvellement.
Lorsque je sortis de la classe, les larmes me coulaient des yeux. Je descendis voir la mer une dernière fois. Je laissai passer le petit train et commençai à marcher sur la plage. Le soleil se couchait sur une mer lisse bleue marine. Au loin, sur la droite, dans une luminosité rouge orange, on voyait l'espèce de grue en forme de girafe des chantiers navals. Je repensai à ce superbe film que j'avais vu la veille, la graine et le mulet. Sur ma gauche, trois play boys commençaient à me regarder du coin de l'oeil. Il faisait encore jour de leur côté. Je ne vais pas faire long feu ici, me dis-je. Je décidai de me tremper les pieds et les mains dans l'eau salée une dernière fois, puis je repartis.
Je décidai alors de me réveiller. Le réveil affichait 9h10. Il se trompait de date en revanche, pour lui on était samedi 6 janvier 2001. Je le remis à la bonne date et ouvris la fenêtre.
10:05 Publié dans Duh! | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : collège, anciens élèves, rêve, plage, mort, chantier naval



